Taoïsme et tantrisme
6 avril 2013 in Histoire, Influences
Le tantrisme désigne à la fois l’ensemble des pratiques et des concepts tantriques indépendants tels qu’ils existèrent en Inde, et les pratiques et concepts tantriques qui furent incorporés dans un bouddhisme ésotérique et dont on retrouve des traces dans les rituels et pratiques alchimiques taoïstes.
Nous pensons que les pratiques taoïstes furent davantage influencées par le tantrisme indien transmis par la tradition bouddhiste que par les autres formes de bouddhisme, mais il est difficile d’en connaître la mesure. Le tantrisme et le taoïsme semblent s’être appuyés spontanément sur des idéaux et des pratiques similaires qui ont sans doute facilité une assimilation relative, au point que l’on ne puisse parfois se prononcer avec certitude qui a influencé qui. Ce qui est certain c’est que les deux traditions se firent écho, et qu’on retrouve indiscutablement dans le taoïsme des caractéristiques qui rappellent la tradition tantrique. Ni le tantrisme, ni le taoïsme n’étaient spécialement dogmatiques et elles nous semblent être toutes deux assez empiriques pour faciliter le passage d’une culture à l’autre en s’accordant sur les plus petits communs dénominateurs.
De même que le tantrisme serait né et se serait développé un temps au sein de l’hindouisme, le taoïsme s’est vite mêlé avec les différents courants mystiques, gymniques et chamaniques qui ont existé en Chine. La religion taoïste a dû être influencée par les croyances et les coutumes religieuses des peuplades en périphérie de l’empire. Il est difficile de croire que cela n’a pas été le cas du tantrisme en Inde, et que des contacts, même minimes, entre les deux traditions, n’auraient pas produit un changement dans l’une ou/et l’autre. Mais sans se prononcer définitivement (nous laissons ce soin aux universitaires), nous allons tâcher d’en énumérer certains aspects qui paraissent assez proches pour être notés ici.
On convient généralement que la présence tantrique en Chine la plus ancienne est celle shivaïte (centrée sur le culte de Shiva) qui se serait développée au 5ème ou 6ème siècle à partir d’un fond culturel et religieux indien bien plus ancien. On s’accorde à dire qu’il ne peut y avoir eu d’influence avant cette date, parce que le tantrisme n’était pas assez florissant en Inde. Il ne s’organisa en mouvement autonome qu’à partir du 2ème ou 3ème siècle après J.C. Il fallut attendre le 5ème siècle pour que cette tradition, influençant les milieux littéraires et artistiques de l’Inde, n’organise sa doctrine et ses pratiques par écrit. La tradition en tant que système de pratiques et théologique ne s’imposa qu’au 8ème siècle où elle atteignit alors son apogée. Et c’est à cette époque, lorsque les premiers pèlerins bouddhistes chinois entamaient leurs pèlerinages en Inde, que le tantrisme entra définitivement en Chine, par le Vietnam et par le Tibet où le système bouddhiste entier semble avoir été « tantrisé » et mêlé aux croyances Bön locales.
Entre le 8ème et le 12ème siècle, la tradition tantrique devint influente et organisa sa doctrine et ses rituels, avant de s’affaiblir au profit de l’islam. Intégrée partiellement au bouddhisme entre le 7ème et le 12ème siècle, elle se transmit en Chine à partir du 8ème ou 9ème siècle après J.C., mais on atteste des éléments tantriques architecturaux dès le 4ème siècle. C’est par le maître tantrique Amoghavajra (705-774) qu’elle y prit durablement pied.
La vision du monde
Le monde, selon la tradition tantrique, est considéré comme l’aspect visible du divin qui le contient sans en être affecté. C’est aussi le cas du le taoïsme philosophique qui conçoit le Dao comme le créateur invisible du monde et de ses manifestations extérieures. La distinction entre le divin, le monde et l’adepte se fait par la trinité : ciel, terre et homme. Il en va de même pour le Tantrika qui comprend par son Eveil que le monde et le divin se situent dans son cœur, et qu’il n’existe aucune frontière sauf celle, illusoire, que notre ego tente d’imposer.
Les divinités
Les divinités taoïstes furent certainement inspirées de l’art tantrique, dans leur représentation et dans leur féminisation. Il faut dire que la pensée fondatrice de Laozi était un terreau idéal, offrant au principe féminin toute sa légitimité. Les représentations des divinités tantriques étaient réputées terrifiantes. Dans la théologie tantrique, la divinité transcende toute dualité en étant constituée de deux aspects, l’un masculin et l’autre féminin (Shiva/Sakti ou Vishnu/Sri) dont l’union sacrée sert de processus à la création du cosmos. Quelques différences néanmoins : tandis que l’aspect féminin du tantrisme est créateur, celui du taoïsme est récepteur et nourricier. La puissance créatrice taoïste incombe au principe masculin, celle de la gestation au principe féminin.
La dévotion tantrique a ceci de spécial qu’au lieu d’être projetée vers l’extérieur de l’adepte, comme dans la plupart des religions, elle s’effectue par la fusion avec la divinité, jusqu’à ce qu’il n’y ait ni dedans ni dehors, ce que le taoïsme Shang Qing reprend avec une étonnante similarité dans les pratiques méditatives de type « Garder les Esprits » [cun shen]. La grâce divine s’exprime à travers une descente de l’énergie (saktipata) provoquée par la dévotion de l’adepte (bhakti), ce qui est assez commun à toutes les religions inspirées. Dans le taoïsme, il n’y a par contre pas de « descente » proprement dite, mais plutôt une ascension [sheng] vers le divin favorisée par la transformation intérieure de l’adepte.
Bien que le taoïsme originel ne conçoive pas de divinités autres que le Dieu d’en haut antique, il développa rapidement une forme de dévotion nouvelle, comme l’atteste la divinisation de Laozi en Laojun et de l’Empereur Jaune à partir des Han, qui apparaît comme une union mystique. La tradition de la Pureté Supérieure intégra non seulement cette forme de communication mystique, mais aussi des méthodes de visualisation suggérées plus haut. Il s’agissait pour l’adepte de visualiser les divinités qu’il possède naturellement à l’intérieur de son propre corps, dans des habits et des couleurs propres à la culture chinoise (les cinq éléments).
Dans la tradition tantrique, les divinités sont dominées par une triade de déesses : Para, Parapara et Apara. Cela est peut-être similaire au culte taoïste des Trois Purs [san qing], très important dans la religion taoïste, qui sont des représentations anthropomorphes des trois formes de l’énergie primordiale.
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Les rituels
Bien que certains rituels taoïstes proviennent de la tradition chamanique à laquelle elle se réfère parfois directement, certains rituels funéraires pourraient avoir été inspirés par le bouddhisme tantrique (mais aussi par le bouddhisme Tiantai). C’est le cas par exemple du « rituel du tonnerre » [lei] progressivement intégré à l’école du sud 南宗 [nan zong].
Les incantations et les talismans
Autre point commun, les incantations taoïstes. Elles ont existé semble-t-il assez tôt en Chine. Dans le chamanisme ancien, il était courant que le sorcier [wu] fasse des incantations pour permettre la mise en relation entre le monde des esprits et le monde des humains. Le courant taoïste des Cinq Boisseaux de Riz en usait aussi, notamment pour protéger des démons et guérir des maladies, mais ces rituels apparurent à une période où peut-être le tantrisme commençait à entrer en Chine. Les incantations (mantras) récitées aujourd’hui par les religieux taoïstes ont été inspirées de leurs homologues bouddhistes tantriques, dans la forme et dans l’objet qui n’est pas tant d’envoyer des requêtes à des divinités que de faire résonner au sein même de l’adepte les caractéristiques de la divinité.
Les traditions tantriques emploient aussi des dessins magiques, appelés « mandalas ». Ces talismans [fu] ont été couramment utilisés par les premiers taoïstes sous les Han. Ils servaient à se protéger des influences néfastes des mauvais esprits. Dans les temples, les divinités tantriques et plus tard bouddhiques protègent par leur regard furieux et des sceaux magiques effectués avec les doigts de la main (mudras). Les temples taoïstes possèdent une divinité, Ling Guan, qui possède toutes les caractéristiques des divinités tantriques. Certaines statues d’immortels taoïstes forment elles aussi des mudras qui leur confère un pouvoir particulier. Le sens de ces sceaux magiques est identique à celui donné par le dogme bouddhique.
L’énergétique
C’est sans doute le domaine qui est le plus connu du tantrisme et aussi celui qui est d’évidence le plus proche des pratiques taoïstes. La compréhension tantrique du monde passe par la croyance en une énergie cosmique omniprésente qui anime chaque chose dans l’univers et qui prend dans l’être humain la forme de la Kundalini, symbolisée par un serpent femelle lové dans le bas de la colonne vertébrale. L’éveil tantrique passe par le réveil de ce serpent, soit spontané, soit induit par des techniques yoguiques.
Cette énergie monte le long des centres du « corps subtil » appelés « Chakras » (çakra, ce qui signifie « roue » en sanskrit) ou encore « padmas » (lotus) qui sont proches (mais non identiques) du concept taoïste de Champ d’Elixir 丹田 [dan tian]. Elle met chacune de ces trois roues successivement en mouvement lors de son passage atteignant le sommet du crâne, à travers duquel elle s’unit au principe masculin de la divinité. Ainsi se réalise en l’adepte l’union sexuée des deux aspects de la divinité et donc de la fusion avec l’absolu propre à la mystique tantrique. Le taoïsme des Song adopta une image similaire de « roue » pour caractériser le mouvement énergétique dans le corps, c’est la « Roue à aubes » [he che] qui correspond à la circulation du Qi le long de la colonne vertébrale. Par cette pratique, le tantrika pénètre d’autres niveaux de conscience qui se manifestent par l’acquisition de pouvoirs surnaturels, identiques à ceux que l’on attribue aux adeptes du Dao. Pour mobiliser cette énergie, on utilise le souffle vital « prana » à travers des exercices de yoga sexuels ou non. La méditation se fait en posture assise, les yeux mi-clos, la langue touchant le palais à la racine des dents supérieures. Pour ceux qui sont accoutumés aux pratiques taoïstes, il y a des points communs troublants qui méritent d’être approfondis et dont l’origine reste difficile déterminer. Les similitudes montrent qu’il pourrait avoir eu une communication entre les ascètes des deux traditions, et ce bien avant que le bouddhisme et le tantrisme ne mettent officiellement pied en Chine.
L’adepte taoïste, grâce à des méthodes respiratoires et à la concentration, mobilise l’énergie vitale le long de la colonne vertébrale (c’est un peu différent pour l’alchimie interne féminine), partant du coccyx 尾闾 [wei lü] (Fin de l’Estuaire), suivant la moelle épinière, jusqu’à pénétrer le cerveau 泥丸 [ni wan] (Boule de Boue). A l’issue de cette première étape, les « trois ingrédients » fusionnent et l’esprit originel [yuan shen] s’éveille. L’adepte est censé faire redescendre l’énergie par la face antérieure vers le bas-ventre, effectuant un cycle complet, appelé « orbite céleste » [tian zhou] ou encore « roue à aube » 河车 [he che]. Bien que, souvent, les concepts d’une tradition source ont été modifiés pour s’adapter à la tradition de destination, certaines notions semblent dans notre cas avoir été gardées telles quelles. Pour ce qui est de l’alchimie taoïste, il y a eu d’abord fusion entre les arts de la chambre chinois (non spécifiquement taoïstes) et les rituels sexuels tantriques sous les Sui ou les Tang.
Taoïsme et tantrisme reposent sur l’union de deux principes mâle et femelle (le féminin est le processus créateur chez les tantriques, le masculin l’est chez les taoïstes), sur l’union avec l’absolu (une divinité dans le cas tantrique), sur l’omniprésence des principes féminins, la conception énergétique de l’univers et la représentation des démons, la nécessité de l’initiation et l’utilisation d’incantations. Du point de vue énergétique, les tantriques n’ont pas de conception cyclique typiquement chinoise. L’union se fait dès lors que la Kundalini monte au cerveau ce qui est rendu chez les taoïstes par la méthode du Retour pour Nourrir le Cerveau.
Le courant taoïste Longmen 龙门派 a intégré des pratiques et une terminologie tantrique. On retrouve des éléments dans l’école Longmen située sur le mont Jingai 金盖山 Il existe un Qigong diffusé par le courant du Sud [nan zong] qui s’appelle « Qigong de Vajrapani » 金刚 气功 [jin gang qi gong]. Le nom désigne sans détour l’influence tantrique, pas forcément reconnue au sein du courant taoïste.
Tiré d’un chapitre du livre « Dao : à la découverte de la culture taoïste », Sanyuan, éditions SIDES.
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